Cinéma au féminin


29 Mar
29Mar

« Les femmes filment le réel ». Derrière le titre que l'association Comptoirs du Doc et HF Bretagne avaient choisi pour la table ronde proposée en visio-conférence dans le cadre du mois de mars consacré à Rennes aux droits des femmes, c'étaient deux expériences individuelles qui venaient illustrer la place accordée aux femmes dans le cinéma documentaire. On y a parlé choix de sujets, conditions de tournage mais aussi argent. Car si l'égalité n'est pas au rendez-vous dans les génériques, elle ne l'est pas non plus dans les budgets.

Leila Porcher est co-réalisatrice de  Je n'ai plus peur de la nuit, un film écrit et réalisé par des femmes, produit par des femmes, monté par une femme... et qui parle de femmes, celles qui combattent au Kurdistan. Marine Ottogalli a elle aussi co-réalisé, avec une autre femme, un film documentaire dont le sujet principal est une femme, Ayi dont le nom sert de titre au film, cuisinière de rue en Chine.


Pourtant, à la genèse de leur carrière cinématographique, ni l'une ni l'autre des deux réalisatrices n'a pu s'aligner sur un ou des modèles féminins. Marine Ottogalli, qui a débuté et exerce toujours principalement en tant que cheffe-opératrice, l'affirme : « les chefs-op au cinéma, c'est clair sont majoritairement des hommes ! » Tandis que Leila Porcher se souvient : « malheureusement, j'avais peu de modèles de réalisatrices quand je me suis lancée ; j'aurais bien aimé ! »


Leurs modèles, elles ont dû les trouver toutes seules en enrichissant leur culture cinématographique et grâce aux rencontres qu'elles ont faites par la suite. « Il y a plus d'hommes qui m'ont accompagnée dans mon travail au début – raconte Marine Ottogalli – mais ce sont des femmes qui m'ont permis de prendre et d'occuper encore aujourd'hui des postes de cadre. »


Des critères genrés pour les financements


Les femmes ont donc bien une place à part dans le monde du cinéma. Si Elise Calvez, animatrice de la table ronde, membre fondatrice de HF Bretagne déplore l'absence de diagnostics chiffrés sur le cinéma pour la région Bretagne, contrairement aux arts visuels et au spectacle vivant que son association renseigne tous les deux ans, les chiffres nationaux fournis par le Centre National du Cinéma (CNC) confirment la tendance. Là encore l'égalité n'existe pas. Même si pour le domaine choisi pour cette soirée, c'est-à-dire le réel et non la fiction, les femmes font une progression remarquable depuis dix ans pour atteindre le chiffre de 43% de réalisatrices (contre 57% pour les hommes).


Invitée pour représenter la région Bretagne où elle est en charge du cinéma documentaire, Claire Rattier-Hamilton a évoqué la nouvelle stratégie mise en place depuis deux ans destinée à « une amélioration des pratiques dans le domaine de la transition écologique et environnementale mais aussi sur la question de l'égalité femmes/hommes ». Autrement dit, pour attribuer une aide la région fait valoir des critères qualitatifs, renforcés par ailleurs par le CNC, cofinanceur de tous les projets régionaux, qui « demande chaque année des comptes et depuis cette année réclame des données genrées sur les projets aidés ».


On le voit, les choses avancent ; même lentement, les femmes se font leur place dans le monde du cinéma documentaire. Et comme fréquemment les femmes déposent moins de dossiers et demandent moins d'argent, c'est la commission de la région qui travaille à redresser l'équilibre. « Les femmes – résume Claire Rattier-Hamilton – déposent moins de projets que les hommes, mais finalement, proportionnellement, elles sont plus aidées ». Pour l'année 2020, 26 projets retenus pour les femmes sur 46 proposés, 23 pour les hommes sur 78. Par ailleurs, comme elles demandent moins de financement et que les hommes, eux, ont des budgets plus coûteux, la région « donne moins que ce qui est demandé par les hommes et à peu près la totalité de ce que les femmes demandent ! »


Une politique saluée par Natalia Gomez pour Comptoir du doc. « Devant ces chiffres et devant la force des films faits par les femmes on a vraiment envie – dit-elle – de continuer tout ce travail et surtout de comprendre pourquoi on a encore tellement de temps et de distance à rattraper ! »


Un regard de femmes sur des femmes


Les deux réalisatrices présentes, toutes deux issues de la programmation de Docs au Féminin de ce mois de mars, ont aussi voulu défendre l'angle particulier de leurs longs métrages. Leila Porcher le dit clairement : « notre film n'aurait pas pu se faire avec une équipe constituée d'hommes ». Pour réaliser « Je n'ai plus peur de la nuit », il a fallu quatre mois de tournage au Kurdistan. « En tant que femmes – dit-elle – on a eu accès à tout un monde de femmes ce qui aurait été impossible à des hommes même en parlant la langue. Notre regard était différent parce qu'on a pu créer des liens avec ces femmes en passant beaucoup de temps auprès d'elles. On a réussi à montrer des choses qu'on ne voit pas d'ordinaire avec moins de risques de tomber dans l'exotisation ».

Pour Marine Ottogalli, c'est aussi le trio qu'elle dit avoir formé avec sa co-réalisatrice et l'objet de leur portrait, Ayi la cuisinière chinoise, qui a fait « toute la dynamique du film ». « On était parties pour faire un film sur les pratiques de cuisine de rues et on a rencontré Ayi qui est tellement charismatique que tout s'est focalisé sur elle - raconte-t-elle - Et avec elle, ce sont d'autres questions qui ont été soulevées et qui nous touchaient davantage notamment l'histoire de l'émancipation de cette femme et de son installation à Shangaï, loin de son village d'origine. C'était une histoire de femme, ça nous a beaucoup touchées ! »


Geneviève ROY


Pour aller plus loin, deux films à voir

Je n'ai plus peur de la nuit de Leila Porcher et Sarah Guillemet Ayi, de Marine Ottogalli et Aël Thery

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