Elle garde un œil sur la littérature jeunesse


19 Mar
19Mar

« Avec mes enfants, j'ai parfois changé les prénoms des personnages ou inversé les textes » confesse Rozenn Moro qui n'hésite pas à placer Maman Souris en tête de la petite troupe qui traverse la forêt pendant que Papa Souris prépare le dîner pour toute la tribu. Une façon pour elle de combattre les clichés encore trop nombreux dans les livres pour enfants. Pour des parents et des professionnel-les de la petite enfance, elle anime des ateliers de décryptage et d'analyse des textes et des images de la littérature jeunesse. C'était le cas ce mois-ci à Rennes dans le cadre des journées du mois de mars sur les droits des femmes.


Elle compte, elle observe, elle analyse les mots et les images des albums illustrés qui font le bonheur des plus petits à l'heure du coucher. Et parle d'« affûter son œil » pour apprendre à y reconnaître le sexisme ordinaire. Celui qui place systématiquement Maman debout dans la cuisine et Papa assis au salon un journal à la main. Celui qui permet aux petits garçons de rêver de conduire un camion de pompiers mais pas souvent aux petites filles.


Enfin, Rozenn Moro a choisi un nom rigolo pour sa structure, BinOcle, parce que c'est avec un regard bien ajusté qu'on peut apprendre à combattre les inégalités. « Même pour certaines personnes vraiment féministes – dit-elle – même pour moi quand je découvre de nouveaux livres, il y a des choses qu'on ne voit qu'à la deuxième voire la troisième lecture ».


« Les livres inspirent les enfants, participent à les guider dans la construction de leur identité sexuée et les influencent autant que les jouets »

Dans les ateliers qu'elle propose aux parents ou aux professionnel-les de la petite enfance (crèches, réseaux d'assistantes maternelles, éducatrices-teurs de jeunes enfants, etc.) elle alterne ateliers pratiques, apports sociologiques et données statistiques. « Je suis vraiment issue de l'éducation populaire – explique-t-elle – donc je fais en sorte que les gens manipulent. » Un peu plus difficile quand les formations se déroulent en visio-conférence comme en ce moment et qu'elle doit numériser tous ses documents pour permettre aux participant-es d'analyser textes et images.


Les études les plus récentes redisent que la présence des filles et des femmes reste insuffisante dans les manuels scolaires et les albums jeunesse, où l'on compte trois filles pour sept garçons avec dans la grande majorité des cas, des personnages masculins en couverture. Pourtant, Rozenn Moro l'affirme, « les livres inspirent les enfants, participent à les guider dans la construction de leur identité sexuée et les influencent autant que les jouets ». Son objectif : ouvrir les yeux mais aussi les garder ouverts. « Quand je m'en vais, ça continue ! » clame-t-elle sur son site Internet.


En effet, en fin de formation, arrive l'heure des bonnes pratiques à mettre en place. Pour les ateliers grand public où s'inscrivent le plus souvent des adultes déjà conscientisés, ce sera plus facile. Quand la formatrice a répondu à l'invitation d'une structure et que certain-es participant-es peuvent être réticent-es c'est plus compliqué mais d'autant plus indispensable, estime Rozenn Moro qui reconnaît que ce type de formation peut être « polémique » mais peut aussi « permettre à des personnes d'avancer » et devenir une porte d'entrée sur toutes les questions d'égalité.


« Les enfants doivent pouvoir trouver dans les livres, des garçons et des filles aux caractères, activités et émotions variées »


Pas question toutefois de mettre à la poubelle tout ou partie de sa bibliothèque en rentrant chez soi ou à la crèche mais de racheter sûrement des livres dont les filles sont les héroïnes pour viser un équilibre. Et puis, conseille Rozenn Moro, on peut apprendre à transformer ses pratiques : lire collectivement chaque livre ( à deux voire trois personnes) et en discuter entre adultes dans un premier temps, classer les livres et leur attribuer des gommettes (rouge pour alerter sur les schémas traditionnels, verte quand le livre ne présente aucun stéréotype), faire des mini-fiches de lecture pour pointer les points de vigilance...


 Autant de petites choses qui permettront à l'adulte d'ajuster sa lecture voire d'ouvrir le débat avec les enfants dans une « lecture critique ». « On peut imaginer la suite de l'histoire – préconise par exemple Rozenn Moro – s'arrêter sur certaines images et demander aux enfants : est-ce qu'à votre avis c'est le papa qui rangera la table après le repas puisqu'il se repose pendant que maman prépare à manger ? »


Rozenn Moro a envie d'être optimiste et de penser que de plus en plus de livres pour enfants présentent des images égalitaires. Mais elle regrette qu'aucune étude récente n'existe sur ce sujet. « C'est une impression que j'ai en librairie – dit-elle – mais je me méfie de mes propres représentations ; je suis comme tout le monde, quand je vois que ça avance ça me fait du bien. Je crois qu'il y a de plus en plus de héros ni aventureux ni bagarreurs mais plutôt soucieux des autres et quelques héroïnes fortes, courageuses et impertinentes ; notre œil n'étant pas encore habitué, on retient ces modèles-là ». Mais, de là à penser qu'il y a trop d'héroïnes fortes et de héros gentils et doux et que l'on risque de créer de nouvelles injonctions, on en est loi selon elle. « Les enfants doivent pouvoir trouver dans les livres, des garçons et des filles aux caractères, activités et émotions variées...et autant d'héroïnes que de héros ! »


Geneviève ROY

Commentaires
* L'e-mail ne sera pas publié sur le site web.