L'université au cœur de la crise


24 Mar
24Mar

La période inédite qui modifie nos modes de vie depuis maintenant plus d'un an touche tous les secteurs d'activité professionnelle. Et Rozenn Texier-Picard en est consciente. Mais c'est l'impact sur l'enseignement supérieur que le CIDFF de Rennes l'invitait à analyser à l'occasion de sa table ronde intitulée « l'égalité entre les femmes et les hommes à l'épreuve de la crise sanitaire ». Comme dans nombre de secteurs, les femmes – enseignantes, chercheuses ou étudiantes – ont souvent vécu les périodes de confinement avec plus de difficultés, constate la chercheuse, et les missions égalité des universités ont été appelées à relever de nouveaux défis.


« J'ai vécu le premier confinement avec mon mari et mes quatre filles dont deux étudiantes revenues un peu forcées à la maison qu'elles avaient quittée depuis plusieurs années » témoigne l'enseignante chercheuse en mathématiques de Rennes 1. Elle a, elle aussi, connu la triple journée de beaucoup de femmes : télétravail, accompagnement scolaire et tâches domestiques. Pour s'en sortir, confie-t-elle, elle a opté pour « le mode survie ». « Si je voulais survivre – dit-elle – je devais réduire mes activités professionnelles ; j'ai choisi de me recentrer sur l'essentiel, c'est-à-dire pour moi : l'enseignement et le suivi des étudiant-es. » Ses travaux de recherche se retrouvent donc mis entre parenthèses.


Aussi, raconte-t-elle sa surprise lorsqu'un collègue lui révèle un jour avoir consacré ses deux mois de confinement à « avancer comme jamais » dans ses recherches, reclus dans une « vie monacale » en écoutant de la musique. « J'étais un peu sidérée de voir cette expérience radicalement différente de la mienne » affirme-t-elle.


« Le télétravail et l'absence d'échanges ont encore accru l'isolement des femmes. »


Les questions de genre ne font pas tout, temporise tout de même Rozenn Texier-Picard ; on doit aussi prendre en compte toutes les conditions de vie et notamment la charge ou non d'une famille. Comme d'autres femmes, les enseignantes-chercheuses ont souffert des conséquences de l'inégale répartition de la charge domestique, du temps consacré aux enfants ou à l'aide apportée aux plus fragiles (personnes âgées notamment) mais aussi des conditions matérielles dans lesquelles elles devaient télé-travailler et principalement l'obligation fréquente de devoir partager leur espace. « Quand on veut poursuivre un travail de recherche et qu'on est dans le salon avec les enfants qui jouent ou font leurs devoirs, la concentration n'est pas optimale » décrit Rozenn Texier-Picard.


On pourrait aussi ajouter le surcroît de violences conjugales qui a pesé sur les femmes pendant cette période. Mais la chercheuse veut surtout insister sur les fonctions universitaires. « La répartition des responsabilités entre les femmes et les hommes à l'université est assez inégale – démontre-t-elle – Les femmes se voient le plus souvent confiées les responsabilités pédagogiques en particulier le suivi des étudiant-es de première et deuxième années, les moins autonomes et les plus nombreux, ou les étudiant-es en difficulté, en situation de handicap, etc. » Des tâches chronophages et peu valorisées.


Par ailleurs, on sait que les hommes ont plus facilement accès à des réseaux dans lesquels ils peuvent partager des informations ou des opportunités. « Le télétravail et l'absence d'échanges en présentiel – résume Rozenn Texier-Picard – ont encore accru l'isolement des femmes. »  Conclusion, et les chiffres sont là pour le confirmer, les chercheurs ont soumis davantage de propositions de publications aux revues scientifiques que leurs collègues féminines en 2020. Un constat qui aura ses conséquences sur les carrières, les promotions, les recrutements.

« Les étudiant-es sont 31% à présenter des signes de détresse psychologique selon une enquête menée par l'INED »


La chercheuse rennaise souligne également que les étudiant-es ont été très durement touché-es par cette situation. Soumis-es à une nouvelle forme d'enseignement, privé-es des bibliothèques et restaurants universitaires fermés, mais aussi touché-es par la fermeture de nombre d'entreprises dans lesquelles ces jeunes étaient en stage, suivaient une alternance ou travaillaient pour subvenir à leurs besoins, voire à la fermeture des frontières qui venait perturber leurs projets de mobilité internationale, les étudiant-es sont 31% à présenter des signes de détresse psychologique selon une enquête menée par l'INED en juillet dernier.


Et les filles sont un peu plus nombreuses dans ce cas-là (36% contre 25% pour les garçons). Elles ont été plus nombreuses, assure Rozenn Texier-Picard, a devoir changer de logement et beaucoup déclarent que cela a favorisé leur mal-être (difficultés relationnelles, manque de calme pour travailler, problèmes de connexion Internet) ; elles sont en tout cas plus nombreuses que les garçons à se dire insatisfaites des aménagements pédagogiques et en particulier du manque de contact avec l'équipe enseignante.


« Tout le monde aujourd'hui a bien conscience que ça peut se reproduire. »


Dans ce contexte, les missions égalité et diversité de l'enseignement supérieur, dont Rozenn Texier-Picard fait partie, ont dû gérer dans l'urgence des situations de violences, de harcèlement ou de discriminations. « Les cellules de veille au sein des universités se sont vraiment mobilisées – explique-t-elle – pour proposer des accompagnements à distance » pour les personnels comme pour les étudiant-es.


Au moment où l'enseignement supérieur s'apprêtait à voter des plans d'action pour l'égalité, la chercheuse regrette ce brusque retard pris par nombre d'établissements. Les plans qui devaient être votés fin décembre 2020 le sont actuellement. Une occasion un peu manquée de montrer l'importance de ces questions pour le monde universitaire, mais l'opportunité peut-être d'y intégrer de nouvelles mesures liées notamment au télé-travail.


« Un bilan approfondi sur cette période reste à produire » estime la chercheuse qui souligne que des recherches sont en cours et qui précise : « L'enjeu est évidemment important puisque même si la situation peut paraître un peu exceptionnelle, tout le monde aujourd'hui a bien conscience qu'elle peut se reproduire. »


Geneviève ROY 

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