La solitude des femmes en Iran


17 Mar
17Mar

A l'invitation de l'AFIB – association franco-irannienne de Bretagne – la sociologue Mahnaz Chirali s'exprimait voilà quelques jours sur ce qu'elle appelle « le décalage entre les sexes » dans son pays natal après plus de quarante ans de régime islamique. Une conférence numérique programmée dans le cadre des journées du mois de mars de Rennes Métropole.


Depuis la parution de sa thèse, en 2000, Mahnaz Chirali, sociologue et enseignante à Sciences Po Paris, ne voyage plus en Iran où dit-elle « les sociologues ne sont pas véritablement les bienvenus ». Ses enquêtes de terrain, elle les fait donc à distance, depuis son bureau parisien, grâce à Internet. « A travers facebook – se réjouit-elle – j'ai accès aux Iraniens, je peux dialoguer avec eux. »


Pour les sociologues, les outils numériques sont « une vraie mine d'or » s'enthousiasme encore la chercheuse qui déclare avoir des « centaines de jeunes iranien-nes qui communiquent régulièrement » avec elle. Des comptes privés donc, qui lui donnent l'image immédiate du peuple iranien, mais aussi un accès simplifié à la presse. Toutes ces recherches d'un genre nouveau, Mahnaz Chirali les décrit dans son dernier ouvrage qui paraîtra prochainement : Fenêtres sur l'Iran.


Recrudescence de la violence envers les femmes et les enfants


« Ce qui attiré mon attention à partir du mois de mai 2020 – explique la sociologue – c'est une véritable explosion de la violence à l'encontre des femmes. » Une situation qu'elle décrit comme inédite et qui se retrouve partout, sur facebook ou Twitter, mais aussi dans les pages des journaux et les vidéos qui circulent sur la toile. Des féminicides, des infanticides également, dont la violence trouve ses racines, selon la chercheuse, dans le système politique iranien.


« Plus l'économie est en chute libre à cause de la mauvaise gestion du pays – résume-t-elle - plus la violence dans les familles augmente. Puisque les hommes qui sont reconnus par les lois comme chefs des familles n'arrivent plus à assumer leur rôle traditionnel, leur violence explose ; et qui sont les premières victimes ? Evidemment, les membres les plus fragiles de la société, c'est-à-dire les enfants et les femmes ! » Des violences, parfois des crimes, pour lesquels ils ne seront pas inquiétés puisque femmes et enfants appartiennent à l’homme tout puissant !


Clairement hostile au régime en place, Mahnaz Chirali se souvient d'un pays moderne avant la révolution (en 1979) où les femmes jouissaient de nombreuses libertés et notamment celle d'occuper des postes professionnels reconnus : professeures d'université, chirurgiennes, juges voire ministres. Aujourd'hui, la République Islamique a imposé le port du voile, autorisé le mariage des enfants de plus en plus jeunes, banalisé la polygamie... Les droits des femmes ont diminué et elles dépendent de plus en plus des hommes dans tous les domaines.


Des hommes devenus complices de l'ordre établi


« Quand vous êtes une femme en Iran, vous pouvez voter – dit-elle – mais vous ne pouvez pas sortir du pays sans autorisation de votre mari ni prendre la moindre décision pour vos enfants.Tout est fait pour encourager la violence à l'égard des femmes. »


Une situation que la sociologue dépeint non comme des marques de misogynie de la part des Ayatollahs au pouvoir mais plutôt comme une manœuvre extrêmement habile pour rendre les hommes « complices de l'ordre établi ». Les hommes qui, eux, ont pu bénéficier avec la révolution de toute une série d'avantages. « En divisant la société iranienne, en créant le conflit entre les hommes et les femmes, la République Islamique a réussi à isoler les femmes » – déplore-t-elle. 

Dès les premiers jours de la révolution, on a imposé le port du voile. Les femmes sont descendues en masse dans les rues pour dire leur désaccord, mais les hommes ne les ont pas soutenues. « Et encore aujourd'hui – dit la sociologue – dès qu'elles commencent à parler de leurs problèmes, de ce qu'elles vivent au quotidien, immédiatement des voix masculines se lèvent pour dire : nous aussi nous souffrons ! » 

Certes, les prisons iraniennes comptent plus d'hommes que de femmes entre leurs murs et les exécutions sont nombreuses, mais regrette-t-elle, les hommes ne voient pas que la répression s'étant d'abord portée sur les femmes, c'est par les droits des femmes qu'il faudrait commencer pour libérer le reste de la société. « La lutte pour les droits des femmes n'est pas un sujet marginal – dit-elle encore – c'est le cœur même de la résistance de la société iranienne. »


Hélas, sans véritable opposition et avec un système qui conditionne les enfants dès leur plus jeune âge aux rôles traditionnels qui les attendent dans leur vie d'adultes, les forces au pouvoir ont encore de beaux jours devant elles. Dans les dessins animés, les livres pour enfants, les bandes dessinées... les petites filles sont d'après la sociologue préparées à devenir des « mères nourricières et rien que ça ». Quant aux garçons, leur situation n'est pas meilleure ; abreuvés dès l'enfance par des images de décapitations ou de pendaisons, ils sont formés à devenir violents.


« Les hommes qui gouvernent ont une longue expérience du pouvoir - analyse Mahnaz Chirali – quand je regarde la minutie avec laquelle ils imposent leur dictature, en tant qu'Iranienne, ça me déprime, mais en tant que sociologue ça me fascine ! »


Geneviève ROY



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