Les femmes dans la ville


26 Mar
26Mar

Elsa Koerner est doctorante en sociologie à l'université Rennes 2. A ce titre, elle travaille sur une thèse consacrée à l'articulation entre la végétalisation des espaces et l'égalité de genre. Un sujet sur lequel se posent beaucoup de questions qui cherchent encore leurs réponses. « On en est au stade de l'expérimentation – explique-t-elle – les villes essaient de trouver des réponses sans créer de nouveaux obstacles pour les femmes. Et parmi toutes les villes engagées sur ce chemin, Rennes est plutôt bien placée »

Avant de partager ses recherches sur les villes de Strasbourg, le Mans et Rennes, ses terrains d'études, lors d'une visio-conférence, organisée par l'association les Effrontées dans le cadre des journées du mois de mars de Rennes Métropole, elle a accepté de répondre à quelques questions pour Breizh Femmes.


On entend de plus en plus souvent accolés les deux mots « féminisme » et « écologie » ; est-ce que ça veut dire que les femmes sont plus sensibles que les hommes aux questions liées à l'environnement ?


On assiste à un vrai retour de l'écoféminisme ces derniers temps qui se comprend sans doute par l'amplification du mouvement féministe et l'urgence climatique ; l'enjeu de l'écologie est présent dans tous les esprits et notamment ceux des jeunes générations qui se mobilisent à la fois pour le féminisme et pour l'écologie. Pourtant, le terme d'écoféminisme est assez ancien. Il  date de la deuxième vague du féminisme avec une française, Françoise d'Aubonne qui l'a formulé pour la première fois en français en 1973. Ce terme n'a pas eu une résonance énorme en France ou dans les milieux francophones à l'époque, certainement parce qu'il se heurtait à tous les conflits autour de la naturalisation de la féminité et de la construction sociale des rôles attribués aux femmes et aux hommes par le patriarcat. Il y a eu alors beaucoup de débats avec différents courants, ceux qui parlaient du « féminin sacré » qui associerait les femmes à la nature en tant qu'actrices pouvant principalement avoir une conscience spécifique de la nature et ceux qui montraient en quoi c'était socialement construit, que les femmes étaient dominées par les hommes comme la nature était dominée par les hommes, etc. des approches essentialistes, marxistes, matérialistes, Donc, différents courants d'écoféminisme d'un point de vue théorique mais aussi du point de vue des pratiques militantes avec une riche activité militante autour de ces questions et des femmes mobilisées à travers le monde par exemple contre la construction d'une décharge ou d'une centrale nucléaire ou la destruction d'arbres. La notion d'écoféminisme va voyager et sera beaucoup reprise dans le monde anglophone, principalement aux Etats-Unis, au Canada mais aussi en Inde. En fait, l'écoféminisme a une riche histoire qu'on redécouvre un petit peu maintenant. Les mouvements spécifiques de femmes autour de ces enjeux-là ont été analysés par des chercheuses comme étant en lien avec le fait que les femmes sont les premières « caregivers », qu'elles ont un rôle de soin à autrui, que selon les sociétés ce sont elles qui sont chargées d'apporter la nourriture à la maison, l'eau ou le bois de chauffage, etc.  qu'elles ont aussi un rôle agricole. Finalement, cette proximité avec la nature ne serait pas vraiment liée au fait d'être une femme mais plutôt liée à l'organisation de la société et à la répartition des rôles sociaux, que leur fonction du soin à autrui s'étendrait aux soins à la nature et donc qu'elles seraient des actrices particulièrement intéressantes pour l'écologie. Dans les années 90, on en voit les conséquences politiques au niveau international avec notamment l'ONU qui initie des programmes spécifiques de développement durable avec les femmes comme actrices privilégiées et cette idée qu'elles sont des leviers pour changer les rapports à l'environnement. Depuis les années 2010/2015, on a de plus en plus de travaux de recherche là-dessus ; à la fois dans le militantisme et dans le champ universitaire cette question revient.


La ville de Rennes se préoccupe depuis longtemps des questions écologiques ; les politiques publiques tiennent-elles compte des besoins spécifiques exprimés par les femmes ?


La prise en compte du genre dans l'aménagement des villes est assez récente. Auparavant, les chargées de mission à l'égalité et aux droits des femmes ou les élu-es en charge de ces questions travaillaient surtout sur des politiques spécifiques pour les publics féminins ou des actions culturelles mais pas tellement sur la matérialité de la ville. Les métiers ne sont pas les mêmes entre le développement social ou l'animation sociale d'une part et d'autre part les métiers de l'aménagement et de l'urbanisme. Cependant, la ville de Rennes s'est assez vite saisie de la question par différents aspects. Il y a eu des formations notamment avec l'intervention de sociologues ou de géographes, pour les agents des services de l'urbanisme et des espaces verts ou de la direction des sports, puis la mise en place de marches exploratoires dans les quartiers de Maurepas, de Villejean... et avec la politique des Temps d'autres marches de nuit dans le centre-ville. C'était une sorte de mise en mouvement des femmes dans la ville. Ça commence à vraiment se structurer depuis deux ans avec en 2019, Geneviève Letourneux, [conseillère déléguée aux droits des femmes et à la lutte contre la discrimination de la ville de Rennes - ndlr] qui dit que la ville de Rennes doit végétaliser les cours d'école et en même temps s'interroger sur la place des petites filles et des petits garçons dans ces cours. Ensuite, il y a eu une enquête auprès des différents services menée par des agents territoriaux en formation à l'occasion d'un stage. Et le rapport qu'ils ont produit donnait des pistes d'actions pour la ville afin de structurer tout ça. De là, est né un groupe de travail, avec des représentants de différentes directions de la ville, notamment la direction des jardins et de la biodiversité, sur le thème d'un aménagement non genré.
Dans l'espace public, on ne voit pas encore de réalisations concrètes de cette volonté d'égalité, mais déjà c'est une question que les agents peuvent avoir en tête, c'est-à-dire qu'ils vont s'intéresser au type de public auxquels sont destinés les espaces et voir s'ils sont bien appropriés par une diversité de population. Le square du Berry à Villejean, par exemple, est assez intéressant ; on y trouve un petit espace de fitness qui contrairement à celui du Mail Mitterrand est un petit peu caché et utilisé notamment par des femmes un peu plus âgées, des mères de famille, des femmes voilées, etc. pas forcément celles qu'on retrouve dans les salles de sport.
On a aussi déjà une réalisation dans une cour d'école [groupe scolaire de l'Ille – ndlr] où la prise en compte de l'égalité entre les filles et les garçons a été faite en même temps qu'elle était revégétalisée.


Les femmes sont très sensibles à l'élaboration de villes durables, pourtant elles sont les premières impactées par les mesures les plus visibles notamment les incitations à utiliser le vélo ou les transports en commun à la place de la voiture, elles qui sont majoritairement en charge des courses pour la famille, des déplacements des enfants ou du soin aux personnes âgées. Comment expliquer ce paradoxe ?


C'est très intéressant à relever comme contradiction ! Cela avait été pointé dans un mémoire sur le vélo à Bordeaux qui notait que pour les femmes ça pouvait être problématique. Dans l'une des réunions publiques étudiées, les femmes n'osaient même pas prendre la parole pour dire que ça allait leur poser problème de réduire les places de stationnement pour favoriser le vélo parce qu'elles se sentaient mal à l'aise puisque tout le monde parlait d'écologie donc de l'intérêt général... du coup, elles ne se sentaient même pas légitimes d'exprimer leurs besoins particuliers ; le conflit entre intérêt général et intérêt particulier faisait qu'elles censuraient leur parole, parce que dire qu'elles avaient besoin de leur voiture, c'était être considérées comme anti-écolo. Le travail de Florianne Ulrich dans ce mémoire est très intéressant pour pointer les limites d'une écologie qui fonctionne par injonctions. Pour ce qui est de Rennes, il y a un travail assez intéressant fait par François Valegeas, un urbaniste, qui a fait sa thèse entre autres sur le quartier de Beauregard. Il n'avait pas forcément pris l'angle du genre initialement, mais il a repris ses travaux pour voir les effets sur les pratiques sociales de genre et sur les représentations des femmes et des hommes dans ce quartier et il montrait comment les injonctions à l'écologie notamment dans les pratiques liées au logement ou par rapport aux enfants peuvent conduire à la reproduction d'injonctions auprès des femmes et donc pas forcément leur permettre de s'émanciper. Par exemple, il parlait de mères célibataires racisées subissant particulièrement ces injonctions de la part de leurs voisin-es, des personnes plus âgées, blanches, ayant choisi de vivre là pour cet idéal d'écologie et désirant habiter dans un des premiers éco-quartiers alors qu'elle, avait juste trouvé un logement social plus récent que celui qu'elle occupait auparavant. De même, le parc de Beauregard, situé en plus dans un quartier en chantier au moment où il a fait sa thèse, est très peu éclairé du fait de la trame noire, ce qui crée un espace assez peu sécurisant le soir ; on retrouve cette tension entre l'envie de favoriser l'appropriation de l'espace public par les femmes sans tomber dans un travers tout sécuritaire qui empêcherait de faire une nature un peu plus champêtre, moins travaillée, etc. Il y a beaucoup de contradictions sur ce sujet !

Propos recueillis par Geneviève ROY 

Commentaires
* L'e-mail ne sera pas publié sur le site web.